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"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

vendredi 1 septembre 2017

Mille ans après la guerre ~ Carine Fernandez

« On le libéra, mais l’enfance était morte avec la mère ; et l’âge d’homme lui avait gravé, à tout jamais, le rictus des ivrognes et des suppliciés sur sa trogne de paysan. »


Résumé de la quatrième de couverture :

À l’aube du XXIe siècle, Miguel, un vieil homme solitaire, quitte sa cité ouvrière de la province de Tolède pour s’enfuir avec Ramón, son chien, dans les monts d’Estrémadure. Il vient de recevoir une lettre de sa sœur lui annonçant qu’elle souhaite s’installer chez lui. Face à la menace de la vie commune, le vieux libertaire se révolte. Pour la première fois de sa vie, il ose. Il s’évade.
Il prend un autocar en direction de Montepalomas, son village natal, où il n’était pas retourné depuis la guerre civile. Hélas, le « pays » a disparu, englouti par les eaux d’un barrage.
Du lac remonteront les alluvions de la mémoire : des pans entiers de sa jeunesse belle et terrible, quand on l’appelait Medianoche (Minuit) et que vivait encore son frère Mediodía (Midi), assassiné par les Franquistes, dont le visage, mille ans après la guerre, continue de le hanter.
Le vieil homme se tient aux confins de sa vie, à la pointe de tous ses échecs et il tentera, dans ce village où rôdent encore des haines vieilles de plus d’un demi-siècle, de se libérer de son double.
Un roman qui vous crie « Réveille-toi ! » Voilà ce qu’est Mille ans après la guerre.
Carine Fernandez s’est attaquée à un énorme morceau de l’histoire de l’Espagne, et avec quel panache ! L’intrigue peut sembler assez simple au début, avec ce vieil homme rentrant dans son village natal. Cependant, son lourd passé resurgit rapidement, étroitement lié à celui de son frère jumeau. La guerre d’Espagne envahit alors les pages, entre un camp de travail abominable, une fuite et un désir de liberté. Parce que les horreurs de la guerre, les crimes et la torture n'ont pas commencé avec Hitler.
La figure du frère concentre les nœuds de l’intrigue, avec l’absence de Mediodía, mais aussi parce qu’il s’agit d’une guerre fratricide. L’héritage de cette période pèse sur énormément de familles, les survivants sont évidemment encore de ce monde. Pourtant, ce thème est peu abordé, et jamais avec autant de détails. L’auteure restitue l’histoire, dans ce qu’elle a eu de vrai et de cruel, mais elle contrecarre l’atmosphère sombre avec des personnages emplis d’humanité.
Medianoche est ce genre de personnages qui vous fait fondre. Bourru, solitaire, mais terriblement attachant, il dégage une fragilité de grand-père qui vous donne envie de le prendre par la main. Ramón semble être uniquement un appui pour Medianoche, mais il prend une grande importance dans le récit. Andres et Rosario sont les deux autres personnages qui ont façonné Medianoche, que ce soit par leurs conseils ou leur présence. Et Mediodía, l’absent, emplit l’espace par son souvenir vivace.
La force de ce roman est d’être construit comme un tout. Les éléments se complètent, Carine Fernandez ne fait rien de gratuit. Elle délivre une conclusion qui se révèle comme une évidence, bien qu’elle soit difficile à soupçonner, et elle nous amène sur ce chemin en nous guidant. Le texte est ciselé et permet de saisir avec précision l'évolution de Medianoche.
Extrait :

« — […] Mais le pire, mon vieux, c’est quand tu es réveillé en sursaut par les gardes, que ton cœur te saute à la gorge à t’étouffer et que ce n’est pas ton nom qu’on appelle, mais un autre. Celui de ton compagnon de paillasse.
— Pourquoi le pire ? Le pire ç’aurait été qu’on t’appelle, toi. Tu vois comme tu es, je l’ai toujours su : le meilleur de nous tous.
— Arrête, tu es un vrai môme. Je t’ai dit que tu ne me connaissais pas. Tu veux savoir ? Le pire, c’est qu’à ces moments-là, je n’ai pu réprimer la joie sauvage qui m’inondait. Une joie incontrôlable. Je la maudissais pourtant, cette saloperie de désir de conservation. Un autre allait se retrouver criblé de balles contre un mur, un autre. Moi je resterais vivant un jour de plus. »
Le mot de la fin :

Un regard poignant et novateur sur une guerre dont on ne parle pas assez.

Alors, voulez-vous tourner ?

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