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"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

samedi 15 octobre 2016

Possédées ~ Frédéric Gros

« Les vérités avec lesquelles nous gouvernons, monsieur, ne se tiennent pas dans l’intimité muette des consciences. Ce sont des spectacles. »

Résumé de la quatrième de couverture :

En 1632, dans la petite ville de Loudun, mère Jeanne des Anges, supérieure du couvent des Ursulines, est brusquement saisie de convulsions et d’hallucinations. Elle est bientôt suivie par d’autres sœurs et les autorités de l’Église les déclarent « possédées ». Contraints par l’exorcisme, les démons logeant dans leurs corps désignent bientôt leur maître : Urbain Grandier, le curé de la ville.
L’affaire des possédées de Loudun, brassant les énergies du désir et les calculs politiques, les intrigues religieuses et les complots judiciaires, a inspiré cinéastes et essayistes. Frédéric Gros en fait le roman d’un homme : Urbain Grandier, brillant serviteur de l’Église, humaniste rebelle, amoureux des femmes, figure expiatoire toute trouvée de la Contre-Réforme. Récit d’une possession collective, le texte étonne par sa modernité, tant les fanatismes d’hier ressemblent à ceux d’aujourd’hui.
Les affaires de possession ne cessent de fasciner. Qu’elles soient vraies ou fausses, l’atmosphère mystérieuse qui les accompagne suscite toujours beaucoup de réactions.
Ce roman le prouve bien en reprenant cette histoire vraie qui s’est déroulée à Loudun dans les années 1630, sous Richelieu. Une jeune femme, Jeanne, entre chez les sœurs, elle a une épaule difforme, est ambitieuse et semble obséder par Dieu. Parallèlement, le lecteur suit l’histoire de Grandier, un prêtre aux mœurs plutôt libérées et un ami des protestants. Ce dernier point lui attire régulièrement les foudres des catholiques. À plusieurs reprises, ces derniers tentent de le discréditer auprès des hauts responsables de l’Église et des habitants de Loudun. Mais Grandier continue de garder la foi, et surtout une attitude patiente et dévouée. Il en est de même lorsque les Ursulines l’accusent d’avoir invoqué le diable et de les avoir possédées. Le fait d’assister aux scènes de possession peut donner envie au lecteur de croire au bien-fondé des accusations. Cependant, on ne peut s’empêcher de prendre pitié du prêtre qui clame son innocence. Alors qui croire ? C’est toute la question que vont tenter de démêler certaines personnes, même si aux yeux de beaucoup la vérité ne fait aucun doute. Le sujet est en soi une histoire simple, avec des événements que beaucoup connaissent, même s'il ne s'agit pas de ceux de Loudun.
L’auteur s’est très bien documenté sur les faits historiques. La chronologie est largement détaillée, de même que les nombreux protagonistes, qu’ils fussent défenseurs ou détracteurs de Grandier. Les états d’âme du prêtre sont également décortiqués et c’est toute la psychologie des personnages qui est mise en avant. Les accusateurs de Grandier sont presque tout le temps ensemble, ils sont nommés les uns à la suite des autres, Trincant, Mignon, Mannoury, Laubardemont. Ils représentent cette masse de gens hypocrites qui ne servent que leurs intérêts. À l’inverse, Grandier se pose en solitaire et passe ainsi plus facilement pour une figure de victime, quasiment christique.
Tout le roman baigne dans une ambiance qui met mal à l'aise. D’abord, parce que le prêtre n’a pas un comportement respectable au vu de sa fonction. Ensuite, parce qu’un jeu de voyeurisme se met en place. Le lecteur y entre bien sûr en premier, pénétrant dans l’intimité des personnages, partageant tout. Puis, ce sont les personnages eux-mêmes qui introduisent la perversité dans ces événements en faisant des exorcismes des spectacles auxquels n’importe qui peut assister. On se retrouve donc forcé de suivre les faits, qu’on y croit ou non. L’immersion est totale, on se sent piégé dans Loudun.
Pour ce qui est de la forme, les chapitres sont relativement courts, surtout vers la fin où le rythme de la narration s’accélère, en même temps que les événements. Frédéric Gros écrit au présent, ce qui peut être déconcertant au début, mais qui présente l’avantage d’impliquer plus largement le lecteur et de faire résonner les faits dans notre époque. L’auteur traite du sujet sans tomber dans la facilité des descriptions crues. Il pose des mots pertinents, qui rendent compte de la violence, voire de l’horreur, et ne fait pas de ce livre un show où on ne se souviendrait que des scènes de possession et de torture.
Extrait :

« Pendant ce temps, quelques filles ont été correctement dressées, le numéro est au point, même si les diables se révèlent, désespérément, de mauvais latinistes. Il n’y a vraiment que la mère supérieure que les exorcistes peuvent à peu près questionner dans la langue du diable. Mais quoi, cela faisait l’affaire. Après tout, les diables de Madeleine de la Palud et de Louise Capeau parlaient en provençal, ça n’avait gêné personne. Allez trouver aussi des diables parlant latin, ça ne déborde pas non plus les enfers ! Disons qu’à part ceux de la supérieure, c’étaient des démons de seconde catégorie, des diables de province, parfois un peu crottés quand même, pas bien dégrossis, incultes. Ce n’est pas tous les jours hélas qu’on a Verrine et Belzébuth. »
Le mot de la fin :

Avec un sujet qui aujourd’hui peut nous sembler assez exploité, Frédéric Gros, par son style et sa maîtrise des personnages, confère à l’ensemble un aspect très actuel et vivant.

Alors, voulez-vous tourner ?

2 commentaires:

  1. J'ai entendu parlé de ce fait divers, enfin j'ai lu un long chapitre dans l'essaie La Sorcière de Michelet où il décrivait clairement ce qui se passait.

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    1. Ici, cela reste un roman, donc il doit y avoir une part de fiction. Je retiens La Sorcière :)

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