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"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

dimanche 15 mai 2016

Où j'ai laissé mon âme ~ Jérôme Ferrari

« Il a envie de retourner voir Tahar, de s’asseoir en face de lui dans l’obscurité rassurante de la cellule. »



Résumé de la quatrième de couverture :

1957. A Alger, le capitaine André Degorce retrouve le lieutenant Horace Andreani, avec lequel il a affronté l’horreur des combats puis de la détention en Indochine. Désormais les prisonniers passent des mains de Degorce à celles d’Andreani, d’un tortionnaire à l’autre : les victimes sont devenues bourreaux. Si Andreani assume pleinement ce nouveau statut, Degorce, dépossédé de lui-même, ne trouve l’apaisement qu’auprès de Tahar, commandant de l’ALN, retenu dans une cellule qui prend des allures de confessionnal où le geôlier se livre à son prisonnier…
Sur une scène désolée, fouettée par le vent, le sable et le sang, dans l’humidité des caves algéroises où des bourreaux se rassemblent autour des corps nus, Jérôme Ferrari, à travers trois personnages réunis par les injonctions de l’Histoire dans une douleur qui n’a, pour aucun d’eux, ni le même visage ni le même langage, trace, par-delà le bien et le mal, un incandescent chemin d’écriture vers l’impossible vérité de l’homme dès lors que l’enfer s’invite sur terre.
Publié en 2010, cet ouvrage m’a vraiment convaincue de lire tous les Jérôme Ferrari qui passeraient à portée de main. J’avais déjà lu Le Sermon sur la chute de Rome, qui m’avait beaucoup plu, mais celui-ci va bien au-delà. De plus, j’ai eu la chance de rencontrer cet auteur lors d’une conférence, ce qui a bien éclairé ma lecture.

La quatrième de couverture présente très bien l’intrigue, aussi je rentre directement dans le vif du sujet.
Les interrogations fusent tout au long du roman, aucunes ne trouvant de réponse valable. Parmi elles : jusqu’où un homme est-il capable d’aller sans perdre sa dignité ? Est-il concevable de tuer un homme pour le bien d’une centaine d’autres ? Pourquoi est-ce si difficile d’écrire à sa famille en tant de guerre ?
La question éthique prend une place importante dans ce roman. La littérature permet d’expérimenter la vie des autres, elle cultive l’empathie et donne à regarder. Il s’agit de comprendre les arguments des autres, ce qui est le cas ici car Ferrari donne la parole aux deux personnages, les deux points de vue sont mis en parallèle.
Ferrari pose aussi la question de la responsabilité. Lorsqu’on est bourreau, est-on responsable de ses actes ou est-ce la hiérarchie ? Le colonel donne des ordres à Degorce mais cela ne l’empêche pas de se sentir coupable.
Andreani critique l’approche empathique de Degorce car il est trop compatissant et ne condamne pas les actes commis par Tahar. Il a trop cherché à comprendre son ennemi, en passant du temps avec lui dans sa cellule, si bien qu’il n’a plus un regard objectif sur la situation. Il voit Tahar comme un égal. Il y a toute cette question d’humaniser des êtres qui se comportent comme des animaux.
Tout le roman présente un rapport à Dieu, avec des citations bibliques. Citer la Bible dans ces conditions c’est poser la question de Dieu : existe-t-il vraiment ? Pourrait-il vraiment permettre de telles horreurs ? Il y a cette confrontation entre la condition de l’homme et celle de Dieu. Degorce a parfaitement compris que leur statut ne leur donne pas la possibilité de commettre n’importe quelle horreur. Jérôme Ferrari parle de mysticisme plus que de religion. Il s’agit pour lui d’allier le trivial et le sacré car ce sont des « opposés qui s’éclairent sans se pervertir ».
Le rapport au corps est présenté de nombreuses fois, notamment à travers la déshumanisation. Ce corps est en effet le pendant de l’âme, matériel et terriblement humain. « Le corps est un tombeau » rappelle Andreani. C’est le corps qui est brutalisé lors des interrogatoires, c’est le corps d’une femme qui est violé, celui d’un homme qui est tabassé. Andreani évoque plusieurs fois ses souvenirs du camp au Viet Nam et de la déchéance des corps, affamés, amaigris, malades. Cette déchéance signe leur perte de dignité. Ils ne sont plus humains, il ne reste d’eux que des os et de la chair, vides. La dégradation subie laisse autant de séquelles mentales que de plaies physiques. Tout au long du roman, Degorce raisonne ses soldats pour qu’ils ne fassent pas de violence gratuite sur les prisonniers. Il est capable de voir l’homme comme combinaison de corps et d’âme, comme identique à lui, lui qui a aussi connu la détention et l’humiliation.
Toutes ces questions de morale et de rapport à l’autorité, quelle qu’elle soit, renvoient à cet héritage que nous a laissé la guerre d’Algérie et qui ne peut s’effacer, de même que toutes les guerres qui ont marqué notre histoire. « En tout homme se perpétue la mémoire de l’humanité entière. »
Les voix des personnages sont particulièrement mises en avant par différents procédés, comme les pensées en italique de Degorce, et instaurent une temporalité. Le langage est présenté comme une impasse, presque une imposture qui est au fond le seul outil des personnages pour exorciser leur mal intérieur.
Extrait :

« Fermez-la quand je parle, mon adjudant-chef, fermez-la ! dit sèchement le capitaine Degorce en ayant pleinement conscience de son autorité retrouvée. Contentez-vous d’écouter et de la fermer jusqu’à ce que je vous redonne la parole : donc, si nous perdons l’efficacité de vue, si nous permettons à des Febvay de se défouler et de prendre un plaisir pervers, un plaisir lubrique à… au déroulement du… processus, nous ne sommes plus des soldats qui remplissent leur mission, nous sommes… Je ne sais pas ce que nous sommes. Je ne veux même pas l’imaginer. Vous me comprenez ? »
Le mot de la fin :

L’intérêt de son œuvre réside dans son unité thématique sur les conflits, d’abord dans le contexte avec les guerres d’Algérie, d’Indochine ou la Seconde Guerre mondiale, puis entre les personnages dont les points de vue divergent. Ferrari opère des oppositions en mettant en regard deux générations, deux visions du devoir, deux physiciens… Le rapport au sacré est filé tout au long des romans, l’intrigue ne se détache jamais d’une part de mysticisme. Tous ces éléments confèrent à cette œuvre une dimension historique, littéraire et esthétique.

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