Citation

"La culture est un cimetière de livres et d'autres objets à jamais disparus." in N'espérez pas vous débarrasser des livres de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco

samedi 15 septembre 2018

Les Enfants de ma mère ~ Jérôme Chantreau

« Un enfant, c’est comme un insecte, ça sait quoi faire de la mort. »


Résumé de la quatrième de couverture :

Changer la vie.
Trois mots pour s’inventer un destin. Trois mots que Françoise, fraîchement divorcée, a décidé de faire siens, elle qui, pour la première fois, a voté à gauche le 10 mai 1981.
Au 26, rue de Naples, un appartement ouvert aux quatre vents, Françoise tente de changer la vie – sa vie. Elle métamorphosera surtout celle de ses enfants en les plongeant dans un tourbillon aussi fantasque que brutal. Tandis que son fils Laurent crée un groupe de rock dans les caves parisiennes, Françoise recueille chez elle des gamins du quartier, fracassés par la drogue, les mauvais coups et l’exil. Mais à trop s’occuper des enfants des autres, ne risque-t-elle pas d’en oublier les siens ? Laurent est là, qui se tient au bord de l’abîme, hypnotisé par Victor – le plus beau, le plus brillant de la bande.
Le Paris des années 1980, c’est surtout une atmosphère. La musique qui monte des caves, l’odeur de la cigarette et les crêpazes de Françoise.
C’est Laurent qui raconte l’histoire, le fils de Françoise. Au fil du roman, on le voit grandir, faire des choix et évoluer aux côtés d’autres personnes. On pense toujours qu’il risque de basculer dans l’abîme mais quelque chose le retient, comme s’il se tenait à la limite de la lumière d’un réverbère. Il est très attiré par Victor, par ce qu’il dégage de sombre. Mais il demeure attaché à sa famille, il a une retenue, peut-être une peur de ne pas pouvoir faire machine arrière.
Françoise paraît très en retrait de la vie de ses enfants. Elle cherche à faire avancer les choses, mais n’aime pas les manifestations par exemple. Elle mène des actions plutôt en solitaire en prêtant la chambre de bonne à des personnes en détresse. Du fait que nous suivons Laurent et ses déboires, Françoise paraît plus fade, elle n’est pas vraiment une figure forte du roman. Elle représente davantage un port d’amarrage, un repère, une sorte de nœud de convergence pour tous les personnages. Elle laisse les autres briller et se fait toute petite, comme lors des dîners avec les amis de son compagnon. C’est à la fois sa force et sa faiblesse.
Comme dans son précédent roman, Avant que naisse la forêt, l’auteur a su faire coïncider des personnages denses avec un décor généreux. Paris se dévoile dans ce qu’elle a de plus gris, entre tout ce qui se passe à la surface et le reste qui est caché. Si les couleurs se brouillent souvent, la ville apparaît dans un relief saisissant.
Extrait :

« Françoise embrassa Edurne. Elle s’étonnait que la gamine n’ait aucune envie de fuir. Elle aurait pu, personne n’avait d’autorité légale sur elle, personne ne l’aurait retenue. La petite punkette avait compris que sa nouvelle vie commencerait là, dans ce vaste territoire de sable qu’un homme avait fertilisé, plus de cent ans auparavant, pour replanter dans la bonne terre des arbres, des enfants et des filles. »
Le mot de la fin :

Un roman à la fois fort, violent et étrangement apaisant.

Alors, voulez-vous tourner ?

dimanche 9 septembre 2018

Réelle ~ Guillaume Sire

« Et c’était comme si la caméra, près du lit, avait parlé. »


Résumé de la quatrième de couverture :

Johanna rêve d’être aimée. Elle veut qu’on la regarde, que les garçons la désirent, que les filles l’envient. Sa mère ne le lui dit pas souvent, mais elle l’aime. Son père même s’il égare les cadeaux qu’elle lui fait, l’aime aussi. Comme sa meilleure amie, même si elle la pousse vers des garçons qui parfois lui mentent et l’humilient.
Mais Johanna veut plus. Elle rêve d’être quelqu’un. Hélas, elle n’a aucun talent particulier. Le samedi soir, elle danse sur les tubes à la mode et, le reste du temps, elle regarde la télé. Le lycée terminé, elle enchaîne les petits boulots. Pourtant, elle y croit encore.
Et un jour, enfin, en 2001, elle est sélectionnée pour participer à un nouveau genre d’émission de télé. C’est le début d’une étrange aventure et d’une histoire d’amour qu’elle n’aurait même pas osé imaginer.
La télé-réalité fait partie des programmes français depuis plus d’une décennie maintenant. Les candidats brillent souvent par des remarques un peu à côté de la plaque. Dans son roman, Guillaume Sire nous fait entrer dans l’intimité de l’une d’entre elles et c’est un personnage plus complexe qu’on rencontre.
Au début du livre, Johanna est une enfant dont la famille est fascinée par la télévision. Elle grandit entourée de touches d’amour mais dans l’ombre de Jennifer, sa meilleure amie, et des autres filles. Elle va tout faire pour se démarquer et finit par atteindre son but.
L’émission à laquelle elle participe prend finalement très peu de place, les événements qui s’y déroulent montrent sa vacuité. Et surtout, les participants semblent davantage manipulés par la production que juste idiots.
Johanna ne rêve que de célébrité. Elle cherche à atteindre son but, sans pour autant faire des tonnes de castings. Elle laisse la vie couler et on l’accompagne dans une sorte de torpeur, comme si sa vie n’était pas réelle, comme si elle ne pouvait se révéler que sous les feux des projecteurs. Johanna tremblote comme une petite flamme. Cette vie un peu terne n’en demeure pas moins belle dans l’écriture. Les chapitres courts nous incitent à poursuivre la lecture pour finir le roman en deux jours et regretter qu’il n’y en ait pas plus.
Extrait :

« Et la hâte atteignit son comble lorsqu’elle décida d’accorder à Antoine le privilège de l’entendre chanter Dieu m’a donné la foi. Ce serait l’occasion d’évoquer le casting et de lui demander des conseils comme à un vrai petit ami : elle se plut à imaginer qu’il proposerait même d’être à ses côtés le vingt-deux avril. Elle saurait s’en souvenir une fois célèbre et resterait fidèle malgré les avances que ne manqueraient pas de lui faire des producteurs, acteurs et chanteurs beaux comme DiCaprio, et malgré leurs avions privés, les défilés à Milan, les nids d’amour près de Florence ou de Saint-Tropez, les piscines à Miami, les plages scintillantes, les pyramides de champagne, et quand bien même il s’agirait de DiCaprio en personne. »
Le mot de la fin :

Un roman qui nous immerge dans la vie d’une jeune fille à l’aube de l’ère de la célébrité facile.

Alors, voulez-vous tourner ?

samedi 1 septembre 2018

Légendes des châteaux de Bretagne ~ Gérard Lomenec’h

« Si, par le trou de la serrure, tu peux regarder sans être vue, il te sera donné de faire un grand bien à toi et à tes proches. »


Résumé de la quatrième de couverture :

La Bretagne est constellée de châteaux mystérieux et manoirs à légendes. L’altier Trécesson en Brocéliande se mire dans l’étang de ses secrets. Nos châteaux sont de grands témoins d’histoires amoureuses ; un vaillant Bayard pérégrine en terre bretonne pour une belle aux cheveux d’or. La « matière de Bretagne » est le domaine de la féerie avec ses palais périlleux et châteaux tournants. Les revenants logent à l’enseigne de la lune dans les ruines des vieilles tours. En pays nantais, l’ombre de Barbe Bleue se faufile dans les forteresses de Gilles de Rais. Les âmes de l’Autre Monde reviennent visiter les manoirs qui jadis furent leurs demeures. Ce recueil rassemble environ soixante-dix histoires et légendes où se mêlent l’enchantement, la fantaisie et le mystère.
Les châteaux, la Bretagne en est pleine. Du petit manoir aux grandes tours et donjons, ces lieux n’ont pas fini de nous surprendre. Il existe énormément de légendes autour de ce thème, comme le montre les sources de cette anthologie. Certaines sont racontées comme des histoires vraies, d’autres avec plus de recul. On sent néanmoins l’attachement à une terre, à un domaine, ou à des personnes qui ont vécu des histoires extraordinaires.
On pourrait s’attendre à des récits peuplés de fantômes et de korrigans, mais ce n’est pas toujours le cas. Les histoires ne tiennent pas forcément du registre fantastique, il s’agit parfois de faits divers qu’on souhaite étouffer, comme des vengeances entre familles. Il y a des histoires d’amour, d’argent, de guerre… On y trouve tous notre compte et on a envie de visiter les châteaux mentionnés afin de vérifier si telle pierre tombale est bien à tel endroit.
Vous pourrez lire des variantes d’une même histoire, et c’est intéressant de voir l’évolution d’un thème selon les localités, même si c’est un peu répétitif. Certaines légendes ne seront pas sans vous rappeler de célèbres contes comme La Belle et la Bête. On baigne dans une atmosphère à la fois inquiétante et enchanteresse, un savant mélange qui fait une belle lecture.
Les légendes ne sont pas très longues, elles peuvent aller de deux à une quinzaine de pages. Le vocabulaire est parfois un peu châtié, mais cela va avec le charme des vieilles pierres. On peut regretter quelques fautes de typographie.
Extrait :

« “Tomberai-je ou ne tomberai-je pas ?
— Tombe si tu veux !, répondit Goulven. Mais attends un peu que je retrouve ma poêle. Là, c’est fait. Tu peux tomber à présent.”
Patatras ! Quelque chose venait de s’abattre sur les charbons, et ce quelque chose était une jambe humaine. Un autre eût été épaté à moins. Goulven ne sourcilla pas. Il prit la jambe, la lança dans un coin de la chambre, remit la poêle sur le feu et acheva paisiblement de cuire sa crêpe. »
In « Le revenant de la tour de Carman »

Citation de début in « La princesse rouge »
Le mot de la fin :

Une belle anthologie qui nous plonge au cœur de la Bretagne, de ses mystères et de son folklore.

Alors, voulez-vous tourner ?

samedi 25 août 2018

Le Cas singulier de Benjamin T. ~ Catherine Rolland

« C’est étrange, quand on y réfléchit, de savoir à quel point tu auras œuvré pour libérer la France, sans que l’Histoire retienne ton nom. »


Résumé de la quatrième de couverture :

Depuis quelque temps, plus rien ne va dans la vie de Benjamin Teillac. Quitté par sa femme, rejeté par son fils, il risque maintenant de perdre son travail d’ambulancier. En cause : ses crises d’épilepsie, qui ont recommencé brutalement et que les traitements conventionnels ne permettent plus de contrôler. Lorsque sa neurologue lui propose de tester un nouveau médicament révolutionnaire, il décide d’accepter, malgré la réticence de David, son meilleur ami. C’est alors que d’étranges visions commencent à l’assaillir, des rêves récurrents au réalisme troublant.
Sur un chemin enneigé, le voilà qui fait le guet en compagnie de soldats qu’il ne connaît pas et à qui, pourtant, il s’adresse comme à des familiers… Par quel phénomène singulier s’est-il soudain retrouvé en 1944, au beau milieu du maquis ? Là, tandis que le danger rôde, une autre existence s’ouvre à lui, un autre possible. Se pose alors la seule véritable question : qui Benjamin veut-il être ?
Benjamin mène une vie difficile, il doute de lui personnellement et professionnellement. Seul son meilleur ami le soutient, mais Benjamin ressent quand même un décalage avec lui qui a une vie stable. Lorsqu’il passe en 1944, de nouveaux possibles s’offrent à lui. C’est un monde où il peut aussi sauver des vies et où des gens lui font confiance et le respectent. Ils remettent leur vie entre ses mains parce qu’il y a un impératif de survie. Qu’importe qui il est, son passé, là il peut leur faire franchir une frontière, les mettre à l’abri, et c’est la seule chose qui compte. Il se sent davantage responsable et cela l’aide à prendre confiance en lui.
L’autrice a particulièrement décortiqué la personnalité et la psychologie de Benjamin. On entre dans sa tête, grâce aussi à une narration à la première personne. On vit avec lui les troubles de ces changements d’époque et on se pose la même question : est-il en train de devenir fou ? On ne peut s’empêcher de se mettre à sa place, de se demander ce qu’il doit faire, surtout lorsque des vies sont entre ses mains. Les personnages secondaires font avancer notre héros, notamment un certain prêtre, Cyrille, au fort tempérament et qui n’hésite pas à se salir les mains.
Ce roman nous invite à réfléchir aux valeurs que nous portons et à l’importance que nous donnons à notre quotidien. Benjamin vit correctement (même si ses relations familiales ne sont pas au beau fixe), il mange à sa faim, a un toit et une certaine routine malgré la maladie. En 1944, tout est bousculé. Il faut pouvoir réagir vite, se déplacer, charger un fusil, manger la même chose pendant des semaines et ne pas avoir la certitude de se coucher avec tous ses camarades. Les liens se tissent entre frères d’armes, mais aussi avec des inconnus. Au-delà de l’individu, notre humanité est en jeu.
Extrait :

« Qu’est-ce qui était en train de m’arriver, bon sang ? Je ne connaissais pas cet endroit, je n’avais aucune idée de la manière dont j’y étais arrivé. Pourtant, le visage de cet homme et sa voix m’étaient familiers, sa présence à mes côtés une évidence.
Il faisait la moue, l’air à moitié satisfait. Il se releva souplement, et je remarquai à ce moment-là qu’il portait une soutane. Je me figeai, interrompant le mouvement que j’avais amorcé pour saisir la main qu’il me tendait. L’espace d’une seconde, je le vis, les yeux bandés, face à un peloton d’exécution prêt à tirer. »
Le mot de la fin :

Un magnifique roman, évoquant la Seconde Guerre mondiale avec originalité, idéal pour en savoir plus sur le maquis, traitant de la quête de soi et du dépassement de ses désirs.

Alors, voulez-vous tourner ?

vendredi 17 août 2018

L'Ancre des rêves ~ Gaëlle Nohant

« Les morts marchent, ce soir. »


Résumé de la quatrième de couverture :

Dans un petit village de la côte bretonne, chaque nuit, les enfants Guérindel – Benoît, Lunaire, Guinoux et le petit Samson – sont en proie à des cauchemars terrifiants qu’ils taisent à leurs parents… Enogat, leur mère, a toujours interdit à ses quatre fils d’approcher le bord de l’eau. Est-ce seulement pour les protéger des dangers de la nature ? Ou d’une autre menace qui ne dit pas son nom ?